Stanley Hoffmann s’en est allé sans attendre l’automne. Sans doute les jeunes générations ignorent qui il était. Peut-être les condisciples de Monsieur Hollande aux Sciences Politiques se souviennent de son nom sinon de ses écrits. Par delà son œuvre, son histoire résonne d’une image particulière, dans l’actualité qui accompagne son départ.

Enfant juif d’une famille viennoise, il fut parmi les réfugiés que la France sut accueillir et cacher. Devenu français puis américain, il se voulait l’un et l’autre. Professeur à Harvard, il fut parmi les meilleurs spécialistes de la France de Vichy, blessure de son histoire personnelle.

Combien de Stanley Hoffmann en puissance disparaissent aujourd’hui dans des embarcations de misère, ou rejetés par les flots sur des plages transformées en cimetières ? La question est au demeurant secondaire car si on doit accueillir c’est parce qu’on le doit et pas parce que l’enfant de l’accueil pourrait être un quelconque Mozart.

Pour être à la hauteur du flot continu des réfugiés encore faut-il avoir une conscience à peu près claire sinon de ce que l’on est, du moins de ce que l’on voudrait être. Or l’Europe est davantage un assemblage hétéroclite d’individus à la dérive qu’une communauté ou même qu’un ensemble de communautés: d’un côté, une population vieillissante, largement indifférente aux enfants des autres rabattus sur ses côtes et s’inquiétant surtout de lendemains qu’elle ne verra pas au motif qu’ils seront différents des jours qu’elle a connus; d’un autre côté, une armée de revenants, gauchistes séniles ou jeunes gens décalés dans une société justement vieillissante, ressuscitant des idées que l’on croyait disparues avec l’ancienne Europe soviétique. Entre les deux, les bonnes âmes, réelles ou supposées: Madame Merkel, fille de pasteur, privilégiant la morale dans un environnement hostile et Monsieur Hollande à contre-courant d’une opinion sur laquelle d’autres se laissent flotter sans grande difficulté.

Le résultat le plus tangible de cette conscience de soi éteinte, fut la fermeture provisoire de frontières. Pas seulement la suspension de l’espace Schengen mais la fermeture effective de frontières même si ce fut pendant des temps courts. Jamais frontière n’avait été physiquement fermée en Europe de l’ouest depuis 1945 et ne l’avait été dans l’Union Européenne depuis la création de celle-ci. En ce que la fermeture de frontières est généralement prélude à la guerre, elle constitue la négation symbolique de la première ambition de la construction européenne : prévenir les conflits. Elle est aussi la négation de la deuxième des grandes ambitions de l’Europe : laisser les peuples librement circuler en son sein.

Stanley Hoffmann se retirant au moment où l’Europe voudrait se fermer aux réfugiés, laisse comme une leçon posthume, le récit de sa vie.