“Tu aimeras l’étranger car tu as été étranger dans le pays d’Egypte.“ Le commandement est simple, clair et s’adresse à chacun car chacun dans son expérience individuelle ou collective a connu une Egypte dont il était étranger. Le socle culturel délité des sociétés contemporaines ignore vraisemblablement la formule et le texte dont il est tiré mais celle-ci n’étant que morale humaine élémentaire reste à la portée de tous.

Pourtant les regards apeurés d’enfants et de mères, jetés sur des bateaux, noyés souvent ou parvenant sur des plages, dans des camps, dans des gares, traversant les Balkans à la recherche en Europe d’une Terre Promise, s’éteignent dans les consciences entre les peurs identitaires, l’impuissance économique et la crainte sécuritaire.

La peur identitaire n’est pas en soi méprisable car il n’est pas méprisable de vouloir conserver un fond commun de valeurs et de modes de vie. Pour autant la morale est bien une composante majeure de l’identité des démocraties occidentales, celle-là même qui commande de ne pas laisser des réfugiés à l’abandon. L’adaptation de ceux-ci à l’identité de leur pays d’accueil est certes compliquée, tellement les structures sociales, culturelles et mentales des arrivants sont différentes de celles de ceux qui les reçoivent mais ceux-là mêmes qui viennent aujourd’hui ne viennent pas en conquérants et ceux-là qui les reçoivent peuvent relever le défi de leur intégration sous réserve de s’adresser d’abord aux enfants en donnant ou redonnant à l’école son rôle de matrice rigide du transfert du savoir. On ne peut laisser l’étranger entre deux rives mais seul le savoir peut lui permettre d’adopter les us et coutumes de la rive qu’il a choisi d’aborder.

Les capacités économiques sont aussi un enjeu réel car le temps béni des trente glorieuses ne reviendra pas, tellement il a été un accident de l’Histoire, séance de rattrapage après deux guerres mondiales entrecoupées d’une crise économique majeure. Il ne servirait certes à rien d’accueillir des réfugiés pour qu’ils viennent gonfler le nombre des chômeurs même s’il serait moins dur pour ces derniers d’être sans emploi en Europe qu’esclaves par exemple de Daesch ou des talibans. Ce que l’éthique commande peut se heurter aux contraintes du porte-monnaie mais à long terme cette question là est aussi celle de l’école: les enfants des bateaux et des camps peuvent devenir les créateurs des richesses de demain.

Le risque d’une cinquième colonne infiltrée dans le flot des réfugiés n’est pas non plus absurde et chacun peut penser que tendre la main est aussi tendre la joue et que nul n’est contraint au sacrifice. Pour autant, la vie elle-même est une aventure risquée qui se termine toujours mal et la crainte ne peut pas être le paramètre exclusif des choix qu’impose la détresse des autres, d’autant que les attentats ou tentatives de ces dernières années n’ont jamais été mis en œuvre par des réfugiés demandeurs d’asile.

Il est toujours plus facile de détourner le regard que d’ouvrir une porte mais détourner le regard c’est aussi se détourner de la meilleure part de nous-même: la part éthique.