Il y a quelques trente ou quarante ans, Roger Planchon fit une mise en scène de grande qualité d'Athalie et de Dom Juan, les comprenant comme un ensemble représenté dans cet ordre en deux soirées successives.

L'intention qui faisait choix d'ignorer la chronologie de l'écriture - Racine publia Athalie en 1691 longtemps après que Molière eut représenté Dom Juan en 1665 - était d'illustrer l'évolution de l'époque moderne depuis la toute puissance de l'Eglise jusqu'à la libération de son emprise, l'épilogue de Dom Juan étant compris comme une composition de style rendue nécessaire par la morale encore dominante mais donc déjà contestée.

Le respect de la chronologie eut sans doute mieux éclairé l'évolution désordonnée des rapports entre la société et la morale, qui n'est pas un cheminement linéaire vers la liberté mais une succession de mouvements erratiques même si dans la durée, l'évolution va vers une certaine forme de mieux. Ainsi, la pesanteur morale et religieuse était beaucoup plus rigoureuse pendant la seconde moitié du règne de Louis XIV que lorsque celui-ci était jeune homme.

De même, la lecture de Dom Juan n'est pas nécessairement celle d'une conquête de liberté tant celle-ci est celle d'un privilégié l'exerçant au mépris des plus faibles.

Ces moments de théâtre illustrent l'ambiguïté que les sociétés, notamment nos sociétés contemporaines, entretiennent avec la notion de morale.

Avant la fin des années soixante, la rigueur des mœurs était la norme affichée mais chacun découvre aujourd'hui que cette rigueur a laissé sans secours et sans justice une longue cohorte d'enfants abusés. Les années soixante-dix érigèrent la transgression en norme et portèrent pour longtemps l'idée de repousser au plus loin les limites de la liberté individuelle. Lorsque cette vague s'est retirée, elle a laissé la place à une synthèse paradoxale de normes renforcées et de déréglementations sociétales. La dignité de l'enfant est enfin devenue une règle mais l'autorité à son endroit souvent se délite. On se préoccupe de la présence de femmes dans les conseils d'administration des sociétés du CAC 40, soucieux de créer un monde parfait à coup de réglementation, mais on s'accommode de filles voilées dans nos cités. On s'inquiète de bouleverser les normes les plus anciennement admises pour satisfaire quelque minorité mais on multiplie à l'infini le périmètre des interdits et des contraintes.

Entre Athalie et Dom Juan, les sociétés se cherchent sans jamais totalement se trouver.