L’émotion qui secoua le pays après les attentats de janvier fut une réaction d’humanité à la barbarie même si les dirigeants regroupés loin du peuple furent en contrepoint l’illustration de la distance entre ce qu’un auteur contestable appelait le pays légal et le pays réel.

L’émotion qui secoua le monde au spectacle des exécutions de l’“état islamique“, de leur mise en scène macabre et de l’indifférence des bourreaux, fut aussi une réaction d’humanité.

Dans une moindre mesure, l’émotion que suscita la destruction de statues et de ruines, toujours par l’“état islamique“ est celle de l’humanité qui sait que l’héritage culturel est la voix portée jusqu’à nous et au-delà d’une part d’elle même déjà éteinte.

Mais pourquoi les jeunes filles toujours esclaves de “boko haram“ ne sont-elles évoquées qu’au détour d’un propos et ne suscitent-elles ni mobilisation ni émotion ?

Pourtant leur sort est la négation de l’éthique démocratique et en outre la négation du droit des filles au savoir : ces voix inaudibles sont aussi celles de talents étouffés.

Pourquoi les morts du régime syrien, considérablement plus nombreux à ce jour que ceux de l’“état islamique“ lui-même, ne suscitent-ils ni mobilisation ni même regrets ?

Pourquoi le bombardement systématique par l’aviation saoudienne des populations  et des sites archéologiques du Yémen au prétexte de la guerre qui s’y déroule, ne retient-il l’attention de quasi personne ?

Si l’on se reporte des dizaines d’années en arrière, la réaction aux bombardements aériens du Nord-Vietnam fut rarement le fruit d’une émotion et plus généralement l’expression d’un clivage politique. Il était mal pour les uns de bombarder le Nord-Vietnam parce que la guerre que ce pays livrait était de nature anticoloniale ; il était bon pour les autres de bombarder le Nord-Vietnam car ce n’était qu’une base arrière ou avancée du communisme.

La réalité est que le regard porté sur la violence change selon que celle-ci est proche ou lointaine, selon qu’elle émane des siens, des amis des siens ou de ceux d’en face ….

L’émotion collective ne serait-elle qu’un effet de miroir, ne saisissant que ceux parvenant à s’imaginer victimes ?

Pourtant le sang des autres est toujours aussi un peu le nôtre.