A l’échelle de l’Histoire, la crise grecque restera comme un souffle dans un verre d’eau. A l’échelle humaine, celle de ceux qui en payent le prix, elle restera une épreuve, mesurée à l’aulne des difficultés des familles, des amis et des proches.

 

Dessinées au fuseau des idéologies, les responsabilités sont acquises. Pour les uns, les Grecs ont triché, les Grecs ont menti, les Grecs se sont choisi des dirigeants populistes et démagogues qui se sont moqué jusqu’à plus soif de tous et de chacun. Pour les autres, les riches des pays riches, ceux que les hasards de la fortune ont placés du bon côté d’une ligne invisible, se satisfont d’humilier une population déjà exsangue. Chacune de ces lectures est vraie même si elles paraissent inconciliables, comme peuvent être vraies et différentes, les peintures d’un même objet, réalisées à un moment différent du jour, selon que la lumière éclaire d’un endroit ou d’un autre. Pourtant, si chacune de ces lectures est vraie, aucune ne touche à l’essentiel, comme si Goya avait oublié la lampe en peignant le “Tres de Mayo“.

 

En réalité ce que la crise grecque souligne d’abord, est la défaite du politique au profit d’un mélange disparate de considérations comptables et de postures médiatiques. Bonne ou mauvaise, l’émergence de Syriza était politique et la défaite de Monsieur Tsipras est aussi celle du politique. La prééminence n’est plus aux idées susceptibles d’engager et ordonner une action politique mais aux compilations d’additions et de soustractions.

 

Mais la crise grecque a aussi touché l’idée même de l’Europe.

 

Il y a toujours eu deux façons d’appréhender l’Europe: la manière britannique qui est celle d’un grand marché où marchandises et capitaux circuleraient sans entrave dans un contexte de nations souveraines et la manière continentale d’une intégration toujours plus grande jusqu’à la disparition programmée des pays au profit d’un continent découpé en régions. A cet égard la nouvelle carte des régions dessinée en France n’est qu’accessoirement destinée à réaliser des économies – à cette seule fin la réforme territoriale de Monsieur Sarkozy suffisait- et vise principalement à permettre à des régions d’exister par elles-mêmes dans un contexte européen renforcé. De même, si aujourd’hui le Royaume-Uni peut s’interroger sur son maintien dans l’Union Européenne c’est qu’il n’est pas besoin d’en être pour profiter de son marché mais qu’il semble de moins en moins possible d’y rester sans consentir des abandons de souveraineté. Cependant l’intégration toujours plus grande n’est possible que si elle s’articule sur un sentiment d’appartenance collective et donc nécessairement sur une solidarité entre les peuples qui la composent, obligeant tous d’être solidaires de chacun et chacun de tous. Ce que le magma multiforme des dirigeants européens a enterré au prétexte de la crise grecque, c’est justement l’illusion d’un sentiment européen.

 

Il est vain de faire le procès de Madame Merkel : elle n’est que le reflet d’un sentiment collectif de repli individuel qui court l’Europe depuis temps désormais si ancien qu’il serait difficile d’en dresser l’acte de naissance. Personne en Europe ne voit en celle-ci autre chose qu’un moyen de protéger ses intérêts particuliers, nationaux pour certains, corporatistes pour d’autres, économiques pour tous. Si la crise secouant un pays dont le produit intérieur brut ne dépasse pas 2% de celui de l’Union Européenne toute entière, a créé une telle onde de choc, c’est que dirigeants et peuples conviennent qu’ils ne se mettront jamais en perte ou même à risque pour un autre peuple européen. Or, il ne viendrait à l’esprit de personne dans un pays comme la France, de refuser de soutenir une quelconque de ses collectivités territoriales en grande détresse, au motif que celle-ci aurait été mal administrée, par exemple par des dirigeants empruntant en francs suisses pour rembourser en euros …

 

A l’échelle européenne et par delà les démonstrations brillantes, conduites au tableau noir par celles et ceux qui “savent “, la crise grecque a levé le voile sur l’absence d’identité européenne, annonçant le retour d’une espèce de Concert des Nations, c’est à dire des nations puissantes s’arrogeant ensemble le droit de régir le continent, un peu comme l’avait fait avec une certaine réussite le Congrès de Vienne en 1815.