Du Panthéon

La République “panthéonise“ un peu comme …. l’Eglise catholique canonise.

Certes ni l’une ni l’autre ne goûterait le parallèle et chacune soulignerait à l’envi les différences entre leurs pratiques respectives. Aucun miracle n’est requis pour entrer au Panthéon, aucun miracle n’a jamais été signalé autour des sépultures qui s’y trouvent et nul pèlerinage n’y a jamais été organisé. En outre, la Révolution inventa l’usage du Panthéon par référence à l’Antiquité et justement en rupture de la tradition religieuse. Pour sa part, l’Eglise pourrait justement rappeler qu’elle a fait plus de saintes que le Panthéon n’a accueilli de femmes, en plus de temps il est vrai …

Quelles que soient les différences entre les deux pratiques, le ressort en est le même qui est de choisir des défunts en raison de l’exemplarité de leur vie ou de leur mort, de créer à leur endroit une admiration collective, de les ériger en modèle. Les vertus requises sont d’ailleurs très proches : courage, sacrifice, souci de l’autre et des  autres.

Pour s’en tenir au Panthéon, choix et entrée sont exercices difficiles.

Une personne se juge au temps long de l’Histoire et une entrée trop précoce peut plus tard s’avérer gênante. Voltaire y entra, entouré des filles de Jean Calas, comme défenseur des libertés. Il lui faut aujourd’hui un Manteau de Noé pour que s’oublie nombre de ses écrits, précurseurs de l’antisémitisme des XIXème et XXème siècles même si Marc Bloch disait que nul n’est responsable des crimes qui l’ont suivi. A cet égard, on peut être rassuré par le choix récent de Pierre Brossolette, Jean Zay, Germaine Tillon et Geneviève Anthonioz-de Gaulle qui passeront avec succès le jugement de l’Histoire. La discussion sur Pierre Brossolette, adversaire de Jean Moulin, était stupide en ce que leur sacrifice les réunit plus sûrement que leurs querelles contingentes ont pu les séparer. La polémique autour de Jean Zay était ridicule, détachée des contextes et oublieuse qu’une vie se regarde dans son ensemble.

Passé le choix, vient l’entrée.

Sur la forme, Malraux a rendu l’exercice complexe même si la conscience de cette difficulté n’est pas née du transfert des cendres de Jean Moulin mais de celui de Malraux lui-même lorsque le discours de Monsieur Chirac fut écouté par référence à celui du nouvel entrant. Auparavant, Mitterrand avait pu “panthéoniser“ sans être comparé à l’auteur des “Conquérants“, qu’au demeurant il n’aimait pas.

Sur le fond, l’entrée doit donner un sens au choix et à l’événement lui-même. Chacun se souvient, croit se souvenir ou à tout le moins connaît le “Entre ici Jean Moulin“ mais peu se souviennent des mots qui l’ont suivi “Jeunesse puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour…“ Or, si la cérémonie d’entrée et l’entrée elle-même ont un sens, c’est justement celui de la mémoire. Mémoire d’une vie ou d’une mort qui “change la vie en destin“, la figeant pour l’éternité dans le marbre de ce qu’elle a été. Ramener celui ou celle que l’on honore à l’actualité de son transfert est doublement détestable ; d’abord parce que nul ne peut s’ériger en interprète d’une voix éteinte ; ensuite parce que le raccord au présent d’une vie achevée en brouille l’image, la coupant pour partie de son histoire, lui faisant ainsi perdre ce qu’elle a d’unique. En projetant le discours de Malraux lors du transfert des cendres de Jean Moulin sur ceux de Monsieur Hollande lors des transferts récents, on est saisi par l’enracinement exclusif du premier dans l’histoire de Jean Moulin et le rattachement permanent des seconds aux contingences du jour.

Puissions-nous néanmoins penser à ceux-ci pour ce qu’ils furent.