L’Ecole a toujours eu deux missions : éduquer le plus grand nombre et former les élites. Dans la France d’avant la Révolution, ces deux missions étaient respectivement symbolisées par les lasalliens et les jésuites. Le génie de l’enseignement public hérité de Jules Ferry était d’avoir réussi pendant près d’un siècle la synthèse des deux. La réforme du Collège à la façon de Monsieur Hollande est le point, extrême à ce jour, du délitement de cette double mission par abandon de la seconde au profit allégué de la première.

La suppression ou la réduction à la portion congrue du latin, du grec et des classes bi-langues, prend prétexte de ce que ces enseignements n’intéresseraient qu’un petit nombre d’élèves et que ces élèves seraient parmi les bons ! C’est oublier ou méconnaître pour des raisons idéologiques, que toute société humaine et même d’ailleurs animale, sélectionne ses élites. La seule question est de savoir comment. A cette fin, l’enseignement des langues anciennes et des langues vivantes, riches de différences culturelles et de complexité, est un mode de sélection qui privilégie le goût de l’intelligence et de l’effort. Supprimer ces disciplines au motif que peu d’élèves y accèdent est la négation même de l’un des rôles essentiels de l’Ecole qui est de tirer vers le haut celles et ceux qui y aspirent.

S’agissant des langues anciennes, la quasi disparition de leur enseignement est porteur d’une autre conséquence à tout le moins fâcheuse, qui est l’effacement d’une part de la connaissance du passé. Quel sera, comparé à celui de leurs aînés, le niveau des chartistes de demain si leur connaissance du latin par exemple, est amputée de longues années d’enseignement secondaire ? Quelle sera, comparée à celle de leurs aînés, la compréhension des textes anciens par les historiens qui demain étudieront textes, traités et documents antérieurs au XVIIème siècle, si leur apprentissage des langues anciennes aura été amputé ? Il n’est pas inutile à cet égard de rappeler que le premier traité international de notre ère qui ne fut pas écrit en latin mais en français, est le Traité des Pyrénées: c’est dire l’intérêt du latin pour l’étude des époques antérieures à 1659 à tout le moins.

Le prétexte au délitement de l’enseignement est que la formation aux matières classiques et aux langues modernes les plus utiles, constituerait une reproduction des inégalités sociales car les enfants de milieux favorisés auraient à cet égard l’avantage que leur procurerait leur environnement social. L’argument est inepte en ce que l’abandon par l’Ecole de sa fonction de transmission d‘un certain savoir et de l’intelligence qui y est attachée, revient à réserver aux familles qui en ont les moyens culturels et financiers, le soin de transmettre ces connaissances à leurs enfants, laissant à ceux-ci le privilège d’une culture que justement l’Ecole diffusait à la seule aulne de l’effort et du talent.

L’enfant qui n’accèdera pas à la culture que l’Ecole cessera de dispenser, sera aussi, un peu, le Mozart assassiné de “Terre des Hommes“.